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« comment avons-nous pu laisser nos élèves devenir des assassins ?

Repensons le rôle du professeur afin de gagner le respect des élèves
Le Monde.fr | 19.0
1.2015

Par Raphaelle Bellon, professeur agrégée d’histoire

En tant qu’enseignante « de-l’autre-côté-du-périph », je comprends mais refuse de reprendre en mon nom l’affirmation « comment avons-nous pu laisser nos élèves devenir des assassins ? ». Je me sens aujourd’hui responsable de l’éducation des jeunes gens que nous voyons passer dans nos écoles. Je ne me sens pas « coupable », quand l’école n’est qu’un maillon d’un ensemble d’institutions et de modes de fonctionnement de nos sociétés.

Je me sens responsable de donner aux jeunes gens qui sont mes élèves les « clés de lecture d’un monde complexe ». Je me sens responsable de leur ouvrir les portes vers demain. Je me sens responsable de leur rapport à l’autorité et à l’Etat : plus que jamais, l’école est le lieu où ces enfants, qui ont parfois l’impression de se heurter à ce que beaucoup qualifient de « système », et qui pour être vague n’en est pas moins révélateur du sentiment joséphien qu’ils éprouvent face à une administration kafkaïenne, d’être condamnés avant même d’avoir commencé, de ne pas être considérés.

GAGNER LE RESPECT DES ÉLÈVES

Le métier de professeur a changé. Parce qu’il n’y a plus de respect pour la fonction a priori, il faut susciter le respect pour la personne qui incarne la fonction, et à travers elle pour la fonction elle-même. Par son travail et ses connaissances, le professeur gagne le respect et l’autorité de ses élèves. Il ne peut pas aujourd’hui ne pas connaître ses sujets, tant il est facile pour les élèves de vérifier les informations, ou d’évoquer des théories farfelues trouvées sur Internet. Pour les convaincre de repenser leurs convictions, leurs erreurs, il faut de la rigueur et du savoir. Des faits, des faits. Un retour aux livres, donc, s’impose.

Par ailleurs, nous sommes souvent, en tant que professeurs, confrontés à des élèves qui n’ont pas forcément la chance d’être nés dans un milieu où ils n’ont « qu’à se donner la peine de naître », et de saisir les chances qui leur sont offertes. Ils n’ont pour beaucoup pas ou peu eu la chance de se confronter à un agent de l’Etat qui les écoute, pour qui ils ne sont pas un dossier, mais un individu. Le premier rôle du professeur est donc à mon sens d’écouter, et de respecter. De ne pas condamner la prise de parole qui se trompe, mais de valoriser la prise de parole qui cherche à comprendre. De ne pas chercher à dire, mais à faire dire. Le premier réflexe doit être d’inclure. Et quand les élèves, qui proviennent d’établissements scolaires et de milieux différents, n’ont pas tous les mêmes facilités à s’exprimer et à comprendre, la première manière d’inclure, c’est d’écouter.

AU-DELÀ DU PASSEUR DE CONNAISSANCES

En tant que professeure d’Histoire, je considère comme ma mission de leur apprendre à contextualiser, à questionner, à ne jamais porter de jugement définitif et non informé. Une des premières missions de l’école de la République devrait en effet être de donner à de jeunes gens assaillis d’informations contradictoires le réflexe de la réflexion et de la critique. Ceci est possible pour chacun et chacune des enfants qui passe dans nos classes.

Il reste cependant nécessaire de faire passer un certain nombre de notions, et de repères aux élèves. Pour penser, il faut avoir le réflexe de questionner, mais aussi avoir des éléments pour penser. Leur apprentissage doit évoluer. Les professeurs ne sont pas l’ancêtre de Wikipédia. Leur rôle va au-delà du passeur de connaissances.

Il faut à mon sens repenser les modes de pédagogie, et avoir recours notamment à la pédagogie inversée. Partir de l’élève, de ses réflexions sur des documents variés, susciter le travail de groupe, diversifier les supports, utiliser les jeux, investir les élèves sur des projets de classe… Ecouter les élèves, argumenter. Ne pas les attaquer de front, avec nos savoirs tout faits, et nos belles paroles. Laissons là notre encyclopédisme et notre maîtrise du langage. Convaincre, écouter, valoriser, débattre. Il faut par ailleurs sortir de la « notation punition », qui peut conduire chez beaucoup à une angoisse et à une dévalorisation : développer les exercices qui, au-delà des évaluations encore nécessaires – ne comptent que s’ils valorisent l’élève. Le professeur ne peut plus être aujourd’hui la main qui contraint. Il doit être la main qui guide.

Plus que jamais, l’école ne peut se contenter d’instruire. Elle doit éduquer. Nous ne naissons pas ce que nous sommes. Nous le devenons. En permanence. En fonction des contextes sociaux, culturels… dans lesquels nous évoluons. Il n’y a pas d’élève « bête » ou « intelligent », « doué » ou « sans espoir ». Il y a des élèves « situés », dans un temps et dans un espace. Des personnalités historicisables, des histoires de vie. Il y a des contextes. A l’école de les accompagner, et de les rendre favorables. De telles déclarations peuvent être interprétées comme l’enthousiasme lyrique, et naïf, d’une jeune professeure. Peut-être. Mais nous devons repenser notre métier, et nous faire entendre. Nous sommes responsables. Pour ne pas être, un jour, vraiment coupables.

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Tag(s) : #Education

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